Par Arie van Wijngaarden, University of Toronto

shutterstock_282496097 (2)Les étudiants en droit sont souvent très enthousiastes à l’idée de « débuter dans le métier », mais ils ne réalisent pas toujours que pratiquer le droit, c’est aussi faire des affaires. Or, l’une des tendances les plus importantes des 20 dernières années[1] a été l’externalisation des processus d’affaires, qui a complètement transformé la manière dont les grandes entreprises fonctionnent : au lieu de s’occuper elles-mêmes de tâches comme la paie, la gestion du centre d’appels et la gestion des ressources humaines, elles font maintenant appel à un réseau de fournisseurs répartis partout dans le monde. En effet, ces fournisseurs peuvent se trouver n’importe où – que ce soit au coin de la rue, à l’autre bout du pays (nearshore) ou à l’étranger (offshore)[2]. Le fait de traiter avec un fournisseur externe, où qu’il soit situé, plutôt qu’avec une équipe de l’interne a profondément changé la structure organisationnelle des entreprises et la nature de leurs activités.

À l’instar de l’externalisation des processus d’affaires, qui a transformé la gestion des fonctions administratives des entreprises, l’externalisation des services juridiques est susceptible de changer complètement la donne dans le secteur des services juridiques. Elle se chiffre déjà en milliards de dollars et devrait représenter plus de 13 milliards de dollars US à l’échelle mondiale d’ici 2022[3]. L’aspect le plus frappant de l’externalisation des services juridiques est le vaste éventail de services qui peuvent être externalisés. Pour les dossiers de litige, les étapes comme la gestion des documents, l’enquête préalable et la recherche jurisprudentielle peuvent toutes être externalisées[4]. En ce qui concerne les dossiers de droit des sociétés, le contrôle préalable, la gestion des contrats et la conformité sont autant d’éléments qui se prêtent à l’externalisation. Même les spécialistes ne sont pas épargnés. L’un des aspects les plus intéressants du marché de l’externalisation des services juridiques est la place grandissante qu’y occupent la rédaction des demandes de brevet et les stratégies de propriété intellectuelle.

Le marché de l’externalisation des services juridiques a attiré des investissements importants de la part d’acteurs majeurs. Cela signifie que l’étendue et la complexité des services susceptibles d’être externalisés vont être appelées à augmenter rapidement. En outre, l’envergure internationale des grands cabinets qui ont recours à l’externalisation laisse présager une mondialisation accrue de ce marché, ce qui va probablement abaisser le coût des services d’externalisation et les rendre encore plus attrayants. Les conseillers juridiques d’entreprise en prennent acte. Selon un sondage récent, plus de 40 % des avocats canadiens se prévalent de l’externalisation des services juridiques[5].

Conséquences pour les étudiants en droit

  1. Moins de tâches ingrates : À court terme, l’externalisation des services juridiques représente un gain important pour les étudiants en droit. Les grands cabinets n’hésitent pas à confier à des fournisseurs externes de nombreuses tâches ingrates qui étaient habituellement accomplies par des étudiants, comme l’examen des documents ou le contrôle préalable de contrats[6]. Cela permettra aux étudiants de se concentrer sur des éléments de droit plus complexes, qui représentent plus de valeur pour les clients. En prime, ces questions sont souvent plus intéressantes à traiter.
  2. Pression à se spécialiser : À long terme, l’essor de l’externalisation des services juridiques donnera lieu à une baisse de la demande pour le recrutement d’étudiants en droit. En effet, un cabinet pourra choisir d’accroître son recours à l’externalisation plutôt que d’embaucher de nouveaux étudiants. Par conséquent, les étudiants et les sociétaires débutants doivent démontrer leur valeur plus tôt dans leur carrière afin de pouvoir progresser. Ils peuvent par exemple se spécialiser, de manière à s’imposer plus rapidement comme des références dans un secteur d’activité ou un domaine particulier. Par contre, compte tenu de leur expérience limitée, les jeunes avocats dépendent davantage de forces du marché qui échappent à leur contrôle. Ainsi, un avocat spécialisé dans les titres adossés à des créances hypothécaires aurait été très occupé au début des années 2000, mais aurait sans doute perdu son emploi durant la récession de 2008.
  3. Travail d’équipe et coopération internationale : Tout comme les entreprises qui ont changé avec l’adoption généralisée de l’externalisation des processus d’affaires, les cabinets d’avocats ont commencé à se transformer avec l’externalisation des services juridiques. De plus en plus, les avocats en Amérique du Nord et en Europe deviennent des « agrégateurs de services » qui offrent des solutions internationales tout-en-un à leurs clients. Dans le cadre d’un même dossier, l’examen des documents peut être effectué en Afrique du Sud, l’ébauche de factum, à Vancouver et la rédaction des conclusions finales, à Montréal. Les étudiants en droit qui ont un bon esprit d’équipe, de l’expérience à l’échelle internationale et une formation en gestion de projets sont particulièrement bien placés pour réussir dans ce contexte.
  4. Informez-vous : La meilleure chose que les étudiants en droit puissent faire, c’est d’être à l’affût des grandes tendances dans le secteur des services juridiques. Lorsqu’ils passent des entretiens d’emploi dans des cabinets d’avocats, ils doivent s’informer de la manière dont leur employeur potentiel prévoit innover et tirer parti de l’externalisation. De plus, ils doivent soigneusement évaluer les cabinets en fonction de leur capacité à encadrer les jeunes avocats et à les aider à développer une pratique suffisamment spécialisée pour leur permettre d’obtenir des mandats de grande valeur, mais aussi suffisamment diversifiée pour survivre aux fluctuations du marché. Le fait d’être bien renseigné demeure le choix le plus judicieux.

[1] Leslie P Willcocks – The Outsourcing Enterprise: From Cost Management to Collaborative Innovation. Palgrave MacMillan 2011

[2] Ibid

[3] https://www.gminsights.com/industry-analysis/legal-process-outsourcing-lpo-market-size

[4] Rapport de Deloitte – http://www2.deloitte.com/content/dam/Deloitte/us/Documents/process-and-operations/us-imo-sdt-corporate-legal-process-outsourcing-120513.pdf

[5] http://www.canadianlawyermag.com/legalfeeds/3432/report-indicates-lawyers-satisfied-with-legal-process-outsourcing.html

[6] http://www.theglobeandmail.com/report-on-business/industry-news/the-law-page/bay-streets-big-legal-firms-turn-to-outsourcing/article4570690/